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Mostar, un pont trop loin

Le Stari-Most, vieux pont de Mostar (Bosnie-Herzégovine).

« En face, je n’y vais jamais, il n’y a que des musulmans. Moi, ma patrie, c’est la Croatie. » En face, c’est Mostar-Est (Bosnie-Herzégovine). Fin février, Silvio Bubalo a pourtant trahi ses principes : pour assister au match du Zrinjski, le club de la communauté croate, ce cadre administratif fondu de football a dû franchir le fleuve Neretva. Et ainsi rallier le stade du Velez, l’équipe des bosniaques. Dans l’enceinte, parqués sur une estrade construite pour l’occasion, 500 Ultras multiplient les provocations : drapeau croate, étentard du Vatican et saluts fascistes sont adressés aux supporters rivaux. Encadrés par la police anti-émeute, ils seront escortés à la fin de la rencontre jusqu’à l’Ouest. Une journée qui rappelle que « Mostar reste la dernière ville multiethnique d’Herzégovine (Sud du pays) justement parce qu’elle est divisée », selon la formule de l’écrivain Veselin Gattalo. « Et le Bulevar, avec ses habitations encore en ruine, est notre zone grise. »

Derby de football entre le FK Velez (communauté bosniaque) et le HSK Zrinjski (communauté croate). Victoire 1-0 pour le FK Velez. Les supporters des deux équipes envoient des fumigènes sur le terrain pour gêner l’équipe adverse.

Ancienne ligne de front de la guerre qui a déchiré la ville entre 1992 et 1994, la principale artère de la cité reste une frontière. Du moins dans la tête de nombreux Mostariens. « De l’autre côté, je me sens dévisagé », explique un lycéen croate, qui confie s’y rendre très rarement. « C’est comme si il y avait deux villes différentes », appuie l’un de ses camarades.

Reconstruit à grands frais par la Banque mondiale, le Vieux Pont n’a pas rapproché les communautés. « Au contraire, le Stari Most est devenu le symbole du quartier Est », se désole Gattalo. Il est loin d’être le seul monument à diviser depuis le retour de la paix. D’un côté, un campanile de trente mètres, accolé au couvent franciscain, domine le centre-ville. Et sur le mont Hum, où étaient positionnées les pièces d’artillerie de l’armée croate ayant pilonné le Vieux Pont, une gigantesque croix toise la vallée. De l’autre, les minarets se sont multipliés. Manière pour chaque communauté d’afficher sa domination sur une partie de la ville.

Croix gammée taguée près d’une maison en ruine sur le Bulevar (boulevard de la Révolution Nationale) à Mostar (Bosnie-Herzégovine). Ancienne ligne de front pendant la guerre, le boulevard est devenu une frontière invisible entre la communauté croate et la communauté bosniaque.

Cette partition est avant tout renforcée par le fonctionnement des institutions. Si la pression de la communauté internationale a abouti à l’instauration d’une seule police et d’une seule mairie, l’unité est souvent de façade. Ainsi, la ville est resté quatorze mois sans maire après les municipales d’octobre 2008, faute d’accord entre les deux communautés. Surtout, nombre d’administrations continuent de mener une double vie. A l’Est, le courrier est acheminé par la poste de Bosnie-Herzégovine tandis qu’à l’Ouest, il transite par le voisin croate. De même, la compagnie des eaux est gérée par deux services parallèles. Rien ne semble favoriser l’unité : « Si jamais je voulais me faire soigner dans l’hôpital de l’Ouest, bien plus moderne, je ne serai pas remboursée, car nous n’avons pas le même carnet de santé avec les croates », déplore Améla*, une bosniaque de 28 ans.
« Ici tu es d’abord bosniaque, croate ou serbe avant d’être Bosnien (1) », explique la jeune femme. Mais elle veut croire que la situation s’améliore. « Quand je suis revenue en ville après la guerre, je devais passer deux check-points pour me recueillir sur la tombe de mon père. Aujourd’hui, rien de plus normal que faire du lèche-vitrine au centre commercial de l’Ouest et ses boutiques de chaussures ! »

Au cœur du quartier croate, moins ravagé par le conflit, le Rondo et ses dizaines de cafés branchés et d’échoppes de vêtements n’ont aucun secret pour nombre de bosniaques. Pour Améla, née dans le Mostar multiethnique de Tito, la ligne de démarcation est ailleurs. « Les « vrais » Mostariens, ceux qui vivaient ici avant le conflit, continuent de vivre dans une seule ville. Qu’ils soient catholiques, orthodoxes ou musulmans. Ceux qui veulent la partition, ce sont les croates, venus du reste de la Bosnie et réfugiés ici après-guerre. Ils considèrent que Mostar-Ouest leur appartient ! » Les yeux rivés vers Zagreb, qui a financé en partie leur installation et leur a donné un passeport, ils rêvent encore d’une grande Croatie. Ou a minima de vivre dans la capitale d’une fédération autonome au sein de la Bosnie.

Alors qu’au niveau national les partis ne parviennent pas à former un gouvernement depuis plus de cinq mois, localement, les responsables politiques ont tout intérêt au statu quo. « Le SDA et le HDZ (NDLR : les partis nationalistes bosniaque et croate) se sont répartis Mostar, explique Veso Vegar, porte-parole d’un parti croate concurrent. Leur but est d’avoir le monopole sur leur territoire. » Et sur l’économie, avant tout. Avec 2000 employés, Aluminij est le principal employeur de la ville. Il est également le premier sponsor du Zrinjski et finance le centre culturel croate et une galerie d’art. « Mais pour y entrer, il faut être encarté au HDZ », affirme M. Vegar. Résultat : 90 % des employés sont croates. Une aubaine dans une ville qui compte 40 % de chômeurs, mais seulement 20 % à l’Ouest. Ce clientélisme explique aussi le maintien au pouvoir depuis une vingtaine d’années du SDA et du HDZ.

Plus de quinze ans après les accords de paix de Dayton, les deux communautés cohabitent plus qu’elles ne se mélangent. Dans chaque camp, les préjugés ont la peau dure. Y compris chez les jeunes générations. D’autant que, de la maternelle aux filières technologiques, la ségrégation règne. Seul le Gymnasium détonne. Cœur du « Bulevar », le lycée général de cette ville de 100 000 habitants est le seul à accueillir 650 adolescents de toutes communautés confondues. “Ici, tous peuvent se rencontrer, se lier d’amitié. Ce premier pas est la voie à suivre pour toute la Bosnie-Herzégovine”, explique fièrement le directeur, Bakir Krpo. Le modèle a pourtant ses limites. Sitôt la cloche retentie, croates et bosniaques regagnent des classes séparées. La faute notamment aux cours d’histoire, les premiers apprenant le programme établi à Zagreb, les seconds celui de Sarajevo. Conséquence : « Seuls les bosniaques considèrent ce pays comme le leur », reconnaît le proviseur. La réconciliation promet d’être longue. Le 14 février dernier, date anniversaire de la libération de Mostar, aucune commémoration n’a eu lieu. Ni d’un côté du “Bulevar”, ni de l’autre.

*Le prénom a été modifié

(1) Distinction est faite entre les Bosniens, tout citoyen de BiH, et la communauté bosniaque.

Texte : Julien Descalles et Damien Dubuc
Photos : Joseph Melin

Keffieh made in Palestine

Symbole de la cause palestinienne, le keffieh est aujourd’hui aussi un accessoire de mode incontournable. Les ventes mondiales explosent mais la dernière usine palestinienne basée à Hébron en Cisjordanie peine à faire face à la concurrence du « made in China »… Un sujet réalisé en collaboration avec le journaliste Simon Pittet.

Yasser Hirbawi dans son usine de keffieh à Hébron.


Sur un vieux fauteuil tassé par les années trône un vieil homme coiffé d’un keffieh noir et blanc. Il dort. Après un demi-siècle passé dans son usine, le fracas métallique des métiers à tisser ne dérange plus la sieste de Yasser Hirbawi. Tout au contraire. Joda, son fils, s’amuse : “c’est quand elles s’arrêtent qu’il se réveille.”
“C’est en 1960 que j’ai acheté mes premier métiers à tisser japonais et ils fonctionnent toujours. Je les avais fait venir par la Syrie” relate fièrement ce natif d’Hébron qui, à 80 ans, veille toujours sur son troupeau de machines bruyantes.
La première Intifada, une période extraordinaire
Les années suivant l’ouverture de l’usine, le nombre de machines et d’employés augmentent au rythme des affaires. C’est l’âge d’or du keffieh “made in Palestine” et rien ne peut arrêter la croissance de la “Hirbawi Textile Factory”. Pas même la première Intifada qui éclate en 1987. “À cette époque nous étions presque les seuls à occuper le marché”, explique Joda, le fils du fondateur. C’était une période extraordinaire. Tout le monde achetait nos keffiehs!”
De 1000 à 100 pièces par jour
Les choses ont bien changé en 2009. En deux décennies, la production s’est écroulée de 1000 à 100 pièces par jour. Des 70 collaborateurs d’autrefois, il n’en reste que 3. La plupart des machines se sont tues. “C’est à cause des keffiehs chinois! Il sont beaucoup moins chers.” se fâche le vieil homme. Et son fils de préciser: “Au débuts des années 2000, lors de la seconde Intifada, les produits chinois ont commencé à envahir le marché palestinien. Mais ça fait cinq ans que nous avons vraiment senti le changement.”
À la concurrence croissante des produits asiatiques – chinois mais aussi indiens – s’ajoute un rétrécissement des débouchés. Avec le verrouillage de la Cisjordanie, les Hirbawi ne peuvent écouler leurs marchandises ni dans la bande de Gaza ni en Israël. Joda constate :”le keffieh est un bien durable et le marché palestinien est totalement saturé. Seul les touristes en achètent encore. C’est vraiment difficile.”
Inaction de l’Autorité palestinienne
Ce qui révolte le plus Yasser Hirbawi c’est l’inaction de l’Autorité Palestinienne. Le vieil homme fait tournoyer dans ses mains un trousseau de clés imposant et s’indigne :”Ils auraient du mettre davantage de barrières à l’importation pour protéger l’industrie locale. Pour nous protéger!” Joda poursuit: “les produits chinois sont seulement taxés 17% à l’importation. Ce n’est pas suffisant.” Mettant en doute la fibre patriotique des dirigeants palestiniens Joda s’interroge : “D’où proviennent tous les keffiehs distribués ces jours-ci par le Fatah à son congrés de Bethléem? En tous cas pas de chez nous!”

Reportage multimédia : Keffieh « made in palestine »

Interprète. Qais Arafat
Photo. Joseph Melin
Vidéo/montage. Simon Pittet