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Des machines et des hommes

Reportage réalisé en collaboration avec le journaliste Julien Descalles.

La Maritza à ciel ouvert, cœur énergétique de la Bulgarie

Des 115 000 mineurs que comptaient la Bulgarie voici encore 25 ans, seuls 30 000 sont encore en activité aujourd’hui, dont 7 500 sous terre. Conséquence de l’automatisation d’un métier qui n’a guère plus à voir avec les gueules noires de Germinal. Dans la province de Stara Zagora, dans le sud du pays, les mines ouvertes de charbon de la Maritza témoignent de cette mutation. A son apogée, en 1999, 13 500 employés occupaient les 240 km2 des trois sites exploitées par les charbonnages d’état Mini Maritza Iztok ; ils ne sont plus que 7000. De quoi donner au lieu des airs de no man’s land occupé par les excavateurs à roue-pelle, grues, bulldozers, convoyeurs et autres empileurs.
Plus importantes mines à ciel ouvert de la péninsule balkanique, elles restent cependant indispensables à l’économie nationale. Ainsi les quelques 26 000 tonnes de lignite extraites l’an dernier ont non seulement fourni 32% de l’électricité du pays, mais aussi permis d’exporter du courant vers le réseau européen – avec plus de 10 milliards de kilowatts/heure livrés l’année dernière vers la Serbie, la Grèce, la Macédoine ou la Turquie. Concurrencées par l’émergence des énergies renouvelables et les deux réacteurs de la centrale nucléaire de Kozloduy, les mines ouvertes en 1952 restent cependant le « cœur énergétique de la Bulgarie ».

Chelopech, dans les entrailles de la terre

En 2013, les accidents de travail dans les mines bulgares ont coûté la vie à 14 personnes. Avec cinq travailleurs décédés à la suite d’un effondrement courant juillet, la concession privée d’Oranovo a payé le plus lourd tribut. Elle témoigne surtout du dilemme des mineurs : face au refus du propriétaire d’entreprendre des travaux de sécurisation, le Ministère de l’Economie avait ordonné sa fermeture cet été. Avant d’autoriser la réouverture en janvier, sous la pression d’un personnel privé de gagne-pain…
Il y a dix ans la mine fermée de Chelopech, situé à 70 km à l’Est de Sofia, était aussi un site vétuste, classé dangereux pour la sécurité et la santé. Pourtant, depuis huit ans, aucun accident mortel n’est à déplorer. Après avoir racheté ce site d’extraction d’or et de cuivre en 2003, la compagnie canadienne Dundee Precious Metals (DPM) a investi près de 280 millions d’euros dans sa modernisation. Point d’orgue des travaux : un réseau sans fil a été déployé dans 97% des souterrains. Grâce à la wifi, la salle de contrôles peut suivre le moindre déplacement des mineurs et des véhicules.
Chelopech ne délivre qu’un produit semi-fini. Le minerai est ensuite transporté par train et camions à Burgas, port de la Mer Noire avant de prendre la direction de… la Namibie et de la fonderie de Tsumeb ! Un choix dicté par les ONG environnementales bulgares, qui refusent que l’extraction de l’or et du cuivre ait lieu sur place. Celles-ci s’alarment de l’usage de composés de cyanure pour traiter des minerais déjà riches en arsenic, menaçant la santé des travailleurs et de la population.


Texte : Julien Descalles
Photos : Joseph Melin

Une usine au silence

Un délégué syndical arpente les travées du site de la Siac à Auby (Nord-Pas-de-Calais).


L’usine, spécialisée en métallurgie, est désormais fermée à cause d’une baisse d’activité. Elle fabriquait depuis dix ans des cabines de tracteurs et employait 140 salariés.

Keffieh made in Palestine

Symbole de la cause palestinienne, le keffieh est aujourd’hui aussi un accessoire de mode incontournable. Les ventes mondiales explosent mais la dernière usine palestinienne basée à Hébron en Cisjordanie peine à faire face à la concurrence du « made in China »… Un sujet réalisé en collaboration avec le journaliste Simon Pittet.

Yasser Hirbawi dans son usine de keffieh à Hébron.


Sur un vieux fauteuil tassé par les années trône un vieil homme coiffé d’un keffieh noir et blanc. Il dort. Après un demi-siècle passé dans son usine, le fracas métallique des métiers à tisser ne dérange plus la sieste de Yasser Hirbawi. Tout au contraire. Joda, son fils, s’amuse : “c’est quand elles s’arrêtent qu’il se réveille.”
“C’est en 1960 que j’ai acheté mes premier métiers à tisser japonais et ils fonctionnent toujours. Je les avais fait venir par la Syrie” relate fièrement ce natif d’Hébron qui, à 80 ans, veille toujours sur son troupeau de machines bruyantes.
La première Intifada, une période extraordinaire
Les années suivant l’ouverture de l’usine, le nombre de machines et d’employés augmentent au rythme des affaires. C’est l’âge d’or du keffieh “made in Palestine” et rien ne peut arrêter la croissance de la “Hirbawi Textile Factory”. Pas même la première Intifada qui éclate en 1987. “À cette époque nous étions presque les seuls à occuper le marché”, explique Joda, le fils du fondateur. C’était une période extraordinaire. Tout le monde achetait nos keffiehs!”
De 1000 à 100 pièces par jour
Les choses ont bien changé en 2009. En deux décennies, la production s’est écroulée de 1000 à 100 pièces par jour. Des 70 collaborateurs d’autrefois, il n’en reste que 3. La plupart des machines se sont tues. “C’est à cause des keffiehs chinois! Il sont beaucoup moins chers.” se fâche le vieil homme. Et son fils de préciser: “Au débuts des années 2000, lors de la seconde Intifada, les produits chinois ont commencé à envahir le marché palestinien. Mais ça fait cinq ans que nous avons vraiment senti le changement.”
À la concurrence croissante des produits asiatiques – chinois mais aussi indiens – s’ajoute un rétrécissement des débouchés. Avec le verrouillage de la Cisjordanie, les Hirbawi ne peuvent écouler leurs marchandises ni dans la bande de Gaza ni en Israël. Joda constate :”le keffieh est un bien durable et le marché palestinien est totalement saturé. Seul les touristes en achètent encore. C’est vraiment difficile.”
Inaction de l’Autorité palestinienne
Ce qui révolte le plus Yasser Hirbawi c’est l’inaction de l’Autorité Palestinienne. Le vieil homme fait tournoyer dans ses mains un trousseau de clés imposant et s’indigne :”Ils auraient du mettre davantage de barrières à l’importation pour protéger l’industrie locale. Pour nous protéger!” Joda poursuit: “les produits chinois sont seulement taxés 17% à l’importation. Ce n’est pas suffisant.” Mettant en doute la fibre patriotique des dirigeants palestiniens Joda s’interroge : “D’où proviennent tous les keffiehs distribués ces jours-ci par le Fatah à son congrés de Bethléem? En tous cas pas de chez nous!”

Reportage multimédia : Keffieh « made in palestine »

Interprète. Qais Arafat
Photo. Joseph Melin
Vidéo/montage. Simon Pittet